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J'en suis...

 

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20 janvier 2014 1 20 /01 /janvier /2014 09:20

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- Il y avait trop d'alcool dans ce whisky, je n'arrive plus à marcher. On devrait s'arrêter dans cette brasserie Elie. 

- Si tu veux.

David guida Elie à une petite table sur la terrasse, à l'abri de la pluie.  Sur la table trônaient deux cartes jaunâtres dont l'encre, par endroit, avait bavé. Les cocktails au nom improbable se targuaient de photographies censées donner envie... Mais le mélange jaune, orange et bleu de la plupart d'entre eux donnaient plutôt une impression bon marché. David, déjà bien ivre, eut un haut le coeur à la vue de ces derniers. Il se dirigea vers les pages "boissons sans alcool", persuadé qu'un coca lui ferait le plus grand bien.  

- Ah on est bien ici, tu ne trouves pas ? dit David.

- Oui oui... Il n'y a pas beaucoup de monde et je n'aime pas ça. 

- Pourquoi donc, mon chat ? 

- Parce que tout le monde va nous regarder. Tu n'as pas remarqué ce type là-bas, quand nous marchions ? 

- Moi tu sais, après trois whiskys, je ne vois plus rien...

- Tout de même, je me sens gêné...

- Tu devrais faire comme moi : te sentir déraciné des autres, ne leur prêter à ces ombres bizarres que l'intérêt qu'elle mérite, un intérêt relatif en fonction de qui ils sont. Or ces gens ne sont rien pour toi et moi. 

- Dis comme ça , c'est sûr... Je crois que la robe me boudine... on devine le "truc "...

- Le "truc", comme tu le dis, tout le monde le voit toujours, boudiné ou pas dans une robe. 

- C'est faux... Hier le concierge de l'hôtel m'a dit "madame" quand nous sommes arrivés. 

- Oui mais bon, il n'a pas voulu te vexer : il a bien vu que tu étais différent...

- Quand tu dis ça, j'ai vraiment l'impression d'être une merde. 

- Nous le sommes tous, quand tu y réfléchis bien.

- Très drôle... Pourquoi le serveur n'arrive pas ? J'ai l'impression que l'on ne fait qu´attendre dans cette ville. Curieux parce que tout le monde a toujours l'air si pressé... 

- Tu sais Élie, je t'aime. 

- Toi, tu es ivre. 

- Pas du tout. 

- Mais si, tu dis toujours ce genre de conneries quand tu es ivre. Le reste du temps, tu te comportes normalement. 

- C'est-à-dire ?

- Comme un vieux vicelard, dit Elie en éclatant de rire.

Autour, des gens commençaient à se retourner sur ce couple atyique. David regarda Élie en souriant un bref instant,  comme pour lui signifier : "ça y est, on est repéré". C'est alors que le serveur, occupé à ranger les verres derrière le bar, eut soudain lui aussi son attention détournée vers ces deux nouveaux clients. Il sortit de la brasserie comme d'un tunnel sombre et froid, et arriva d'un pas nonchalant et un peu las. On sentait que reposaient sur ses épaules le poids d'un travail à la fois mal payé et mal considéré. Les deux vont souvent ensemble. Ses lunettes étaient d'une crasse inouie et on était en droit de se demander comment il parvenait à voir. Il regarda le couple et fit un effort surhumain pour détendre ses muscles de la bouche et faire ce qui ressemblait a un sourire.   

- Vous vous appelez comment ?  

- Pardon ?

- J'ai besoin de vos noms.

- Ah ? On ne fait pas ça dans les brasseries en province. Cela ne doit être qu'à Paris. 

- Non, c'est nouveau de ce matin. Vous n'avez pas lu les journaux ?

- On est en voyages de noces alors... 

- Oui, je comprends mais bon... Alors ?

- Élie et David Cohen. 

Embêté, le serveur fit signe à son patron, derrière le bar. L'homme, d'allure malingre, alla à la rencontre de ce couple, les mains un peu moites. 

- Monsieur, dame vous devez partir, dit-il d'un ton solennel.

- Ecoutez dit David, je sais que mon mari est excentrique mais nous allons nous calmer. Regardez nous...

- Justement je vous regarde et je ne vois rien : c'est tout le problème avec vous. 

- Nous ?

- Vous, les juifs. Une circulaire vous interdit les lieux publics depuis ce matin. 

- Mais comment est-ce possible ?

- Notre nouveau gouvernement... Nous, on n'y est pour rien.

-Mais, nous ne sommes même pas pratiquants ! La dernière fois que je me suis rendu dans une synagogue, j'avais quinze ans. Voyez, cela ne date pas d'hier ! dit David en haussant le ton.

- Je n'y peux rien, monsieur. Je suis un honnête travailleur, je ne veux pas avoir de problèmes.

David lança un regard à Elie dont les yeux commençaient à un peu trop briller. Il prit la main de son mari et sortit sous les yeux inquiets des autres clients. L'un d'eux, un homme d'une trentaine d'années, qui venait de s'installer avec sa femme et ses deux jeunes enfants, regarda le couple sortir. Il murmura quelque chose à sa femme et rapidement, toute la tablée se leva. Lorsqu'elle croisa le couple devant la brasserie, la plus jeune fille du couple jeta à Elie, dont la mine dévastée attirait le regard des passants autant que sa perruque qui commençait à glisser, un sourire d'une douceur infinie. 

 

Les autres textes sont à découvrir chez Leil.

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Published by Sara
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commentaires

Caro Bleue Violette 21/01/2014 17:59


A la fois historique, dystopique et d'actualité...bravo, j'ai été bien attrapée :)

Sara 05/02/2014 16:26



Merci Caro 



dan 21/01/2014 13:01


Un régal, comme toujours. Juste: merci!

Sara 05/02/2014 16:26



C'est vraiment très gentil !! Merci à toi dan de me lire.  



Stephie 20/01/2014 23:16


J'adore ! L'humour entre les deux hommes et la tendresse aussi. Et puis cet ancrage dans un monde qui n'est pas le nôtre et pourtant... Bravo ! 

Sara 05/02/2014 16:26



Merci Stéphie !! 



saxaoul 20/01/2014 21:52


Quelle imagination, mais quelle imagination !

Sara 05/02/2014 16:27



Merci Saxaoul !! Cette photo m'a effectivement beaucoup inspirée !



Liliba 20/01/2014 16:02


Joli, et vraiment moderne malgré la période choisie ! Les pauvres, ils cumulent, quand même...

Sara 05/02/2014 16:27



Oui, effectivement !