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  • : Les livres de Sara
  • : De la lecture, du second degré, et parfois de la littérature !
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J'en suis...

 

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24 juin 2011 5 24 /06 /juin /2011 13:11

LettresLe résistant, poète et traducteur Armel Guerne avait deux amis dont il était très proches : Bernanos, le chantre de l'espérance, et Cioran, l'apôtre du désespoir. Deux amitiés pour le moins contradictoires...Suffisamment pour m'interpeller en tout cas...

 

Un peu d'histoire...

Guerne et Cioran se seraient rencontrés à Paris au début des années cinquante. Dans les années 60, Guerne quitte Paris pour s'installer avec sa compagne, au Vieux Moulin dans le Lot-et-Garonne. Cioran, lui, reste invariablement à Paris avec Simone. Dès lors, les lettres s'enchainent et révèlent leur vie pour le moins différente: Cioran enchaine les visites obligées qu'il hait, Guerne célèbre cette solitude loin de Paris; Cioran se montre diléttante, Guerne se livre à un travail acharné qui l'épuise; Cioran parvient à vivre décemment, Guerne accumule les difficultés financières.    

    

Un peu d'avis...

Evidemment l'intégralité de cette correspondance, qui commence en 1955 - pour ce que l'on sache- ne figure pas dans ce volume. Mais il y a quand même un intérêt majeur à la redécouvrir : nous avons accès pour la première fois aux lettres de Cioran que son exécuteur testamentaire avait jusqu'ici toujours refusé de publier. Je n'en ai que mieux savourer ces quelques pages d'une correspondance peu ordinaire entre ces deux hommes si différents qui ont entretenu, tout au long de leur vie, une profonde amitié. La lecture de ces lettres relève presque du sacré tant elles sont à la fois intimes, drôles et riches en enseignements. C'est un bijou que les éditions de L'Herne viennent de publier. 

Cette correspondance est passionnante pour le tableau qu'elle brosse de la société intellectuelle de son temps. Les deux amis partagent une certaine intransigeance en refusant les concessions et autres bassesses dans lesquelles d'autres écrivains de l'époque se vautrent. Cioran et Guerne se moquent ainsi de ces écrivains soient disant émérites, baignant dans le formol -comme anesthésiés-, qui sont les emblèmes d'une littérature française à bien des égards sclérosée. Ainsi, payé pour écrire une préface de l'oeuvre de Valéry, Cioran ne parviendra pas à réprimer son dégoût pour l'académicien, ce qui lui vaudra bien des ennuis. A ce sujet, Guerne répondra à Cioran : "La seule méchanceté de tout le livre, c'est la photo de Valéry soi-même, ce sinistre sophe si réellement vide, que l'académicien, derrière son bicorne et sur ses bottines à bouton, inexiste tout au fond avec autant d'éloquence qu'un vieux tapis qui s'obstinerait à travers son usure à se souvenir encore de ses beaux jours". 

 Les deux écrivains, souvent très en verve, se révoltent donc de leur condition d'écrivain qui les oblige à une vie de labeur, sans toujours parvenir à vivre décemment. Guerne passe ainsi ses journées entières à travailler et malgré le soutien de Cioran, est toujours en grandes difficultés financières. Ses travaux de traduction sont des océans dans lesquels il se noie et que -d'ailleurs- il n'apprécie pas toujours comme celle des Mille et une nuits. Cioran a beau l'exhorter à se ménager, Guerne est contraint de travailler malgré des soucis de santé de plus en plus importants... Il trouve au Moulin le calme nécessaire pour pouvoir travailler à un rythme qui force l'admiration. Cioran, lui, reste à Paris où il est sans arrêt gêné par des visites ou coups de téléphone : "Tout à l'heure quelqu'un qui n'a rien à foutre m'a téléphoné pendant une trentaine de minutes pour me dire qu'il n'avait rien à me dire. Cela m'arrive deux ou trois fois par semaine en moyenne"; " Mes parents surgiraient-ils de leurs tombes, que je ne les inviterais pas à bouffer. Un jour, n'en pouvant plus, je faillis éclater en sanglots devant des gens qui débitaient des conneries intolérables".

J'ai beaucoup ri à la lecture de certaines lettres de Cioran. Mais qu'on ne s'y trompe pas, le philosophe n'est pas un misanthrope: il oscille perpétuellement entre une aversion profonde pour les autres et une certaine empathie qui le pousse à aider ses amis, ainsi que de lointains parents en difficutés. Car Cioran est le maître de l'ambivalence :religion, politique, littérature, ses positions sont souvent celles de l'entre-deux. On découvrira avec bonheur l'univers personnel de cet écrivain énigmatique qui suscite encore bien des passions et qui écrit dans une de mes lettres préférées : "C'est avec terreur que je contemple les autres besogner et produire. La seule activité dont je sois capable est de lire; mais la lecture à ce degré n'est qu'une frénésie des plus suspectes. Vous ne me croirez pas, mais je vais presque tous les jours à la bibliothèque, je bourre ma serviette de livres, et misère des misères, je les dévore. Peut-on tomber plus bas ? Je ne suis pas dupe de cette voracité, ni de cette fébrilité. Derrière elles, je distingue nettement la fainéantise et l'imposture".  

 


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commentaires

obsolescence 02/07/2011 13:45



Comme je me réjouis de lire enfin ton billet! Je ne suis pas déçue d'avoir tant langui, il est à la hauteur de mes espérances: tu t'es surpassée. Très bien écrit et empreint d'une certaine pudeur
qui masque ton attachement à cette lecture. J'espère le trouver à la bibliothèque de ma nouvelle ville.



Sara 03/07/2011 17:35



Merci obsolescence ! Je pense que tu finiras par le trouver: tu vas te régaler ! 



Noukette 29/06/2011 00:28



ça doit être passionnant de découvrir des auteurs par ce biais ! Cette correspondance a l'air d'être un régal, un vrai vivier de citations !



Sara 29/06/2011 16:46



Oui et je me suis vraiment beaucoup amusée à la lire ! Une belle découverte  



Stephie 24/06/2011 21:32



Je m'aperçois que je ne lis jamais la correpondance d'auteurs. Je devrais peut-être me lancer.



Sara 26/06/2011 13:28



Oui, il faut se lancer ! Lire la correspondance d'auteurs que l'on aime permet de les découvrir dans l'intimité, tout en lisant des textes de qualité. Là je suis en train de lire la
correspondance Flaubert/Sand et je me régale !