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J'en suis...

 

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4 août 2010 3 04 /08 /août /2010 17:09

J'ai 9782070369119FS.gifeu envie de  relire L'Echange après mes vacances en pays avignonnais. En effet, j'avais vu cette pièce à Avignon en 2007, mise en scène par Julie Brochen et cela avait été une révélation. Cette année, n'ayant pu convaincre mes amies d'aller voir cette pièce (la faute à l'agrégation qui en mettant Claudel au programme a suscité le dégout de nombreuses personnes, ce qui est bien compréhensible...), je me suis donc replongée dans cette magnifique pièce.      

 

Un peu d'histoire...

L'Echange a été écrit en 1893 et 1894 à New York et à Boston pendant les premières années du séjour de Claudel. L'auteur a donc tout naturellement choisi ce pays pour situer l'action de sa pièce Le rêve américain ici va tourner au cauchemar, comme la douce Marthe va bientôt le comprendre. La jeune française est mariée depuis six mois à Louis Laine, un américain qui l'a enlevée durant son séjour en Europe. Véritable sainte, Marthe est une femme aimante et dévouée à son mari qu'elle adore. Mais Louis Laine est insouciant et surtout, très égoiste: il se moque bien de son amour car il croit - par bêtise- que tout ce qui ne voit pas est inutile. Il est désormais fatigué de cette femme bienveillante et recherche l'aventure, la passion et l'argent.

Aussi est-il attiré par le couple formé par ses voisins: Lechy Elbernon et Thomas Pollock Nageoire. La belle Lechy est actrice, c'est une femme libérée, sûre d'elle et vénéneuse comme un serpent; Pollock est homme d'affaires, c'est un selfmade-man plutôt doué et un Judas invétéré. L'homme d'affaires supporte de moins en moins sa femme qui semble déjà si vieille intérieurement. Il est tout naturellement attiré par la fraîcheur de Marthe dans laquelle il perçoit de suite les précieuses qualités. Après avoir tenté de séduire la jeune femme en lui proposant de l'épouser, il va se tourner vers Louis Laine et faire de lui son allié...

 

Un peu d'avis...  

On connait beaucoup de choses sur Claudel: sa soeur, sa conversion à Notre-Dame, ses voyages, ses propos (pas toujours vrais) tenus contre Gide...Mais on le lit peu en vérité (sauf les anciens agrégatifs, bien sûr). Bien que je considère que le théâtre doit être vu, je ne peux m'empêcher de penser que celui de Claudel doit aussi être lu. Car L'Echange, ce n'estpas seulement du théâtre : c'est un souffle, une poésie, presque une épiphanie à chaque page. Non, vraiment, il n'y a pas de mot pour décrire les mots de Claudel. Son souffle nous emporte au-dessus des vagues et nous fait découvrir cette Amérique étouffante et vile qui promulgue l'argent comme valeur suprême. Mais peut-on tout acheter ? Claudel ne nous fournit pas de réponse manichéenne à cette question, bien au contraire. Il nous livre dans cette pièce une vision profonde et complexe d'un nouveau mythe en devenir : le capitalisme. Le drame des protagonistes prend donc une valeur commune, universelle.  

Au-delà des mots, ce sont les personnages de l'Echange qui sont véritablement extraordinaires. Louis Laine, d'abord, qui est un peu ce Rimbaud aventurier rêvé par Claudel. Sa bêtise- celle qui est propre à la jeunesse- provoque évidemment la colère: pourquoi rejette-t-il une femme comme Marthe ? Mais Louis Laine est pris dans un monde dont il ne connait pas les règles et il se jette dans la gueule du loup sans réfléchir. Marthe, elle, fait figure d'entrée de jeu comme une apparition mariale. La jeune femme est prête à tout sacrifier pour son amour, et en premier lieu elle-même. Même au seuil de l'enfer, elle ne sacrifie aucun de ses idéaux et préfère la solitude à la compromission.

Quant à Pollock, il apparait comme un personnage très complexe : on se demande sans cesse pour quelle raison il est si attiré par Marthe. Est-ce à cause de son amour pour Louis Laine ? de sa dévotion envers tout le monde ? de cette adoration qui semble la caractériser ? Car Pollock, lui, semble ne plus rien aimer: il a vécu plusieurs vies en une seule et désormais son âme est stérile. Désabusé, il recherche en Marthe ce supplément d'âme qui lui fait cruellement défaut. Et ce n'est pas Lechy Elbernon qui peut le lui donner: véritable démon, elle ne recule devant rien pour parvenir à ses fins. Cette femme, plus dangereuse qu'il n'y parait, ferait n'importe quoi pour se sentir vivante....

 C'est donc plus qu'une pièce de théâtre que nous livre Claudel, mais une véritable ode à l'amour-le véritable celui qui nous fait connaitre la joie, nous incite au sacrifice, nous fait connaitre la beauté. L'Echange fait ainsi découvrir aux personnages de la pièce comme au lecteur le véritable sens du mot amour : l'amour charnelle, l'amour sacrificiel, l'amour divin...Et bien sûr l'amour des mots que l'on rencontre à chaque page et qui nous donnerait (presque) envie de passer l'agrégation la prochaine fois que Claudel figurera au programme...J'ai dit presque !   

 

Pour vous donner envie, voici un extrait du fameux dialogue sur le théâtre :


LECHY ELBERNON

Il y a la scène et la salle. Tout étant clos, les gens viennent là le soir, et ils sont assis par rangées les uns derrière les autres, regardant.

 

MARTHE

Quoi ? Qu’est-ce qu’ils regardent, puisque tout est fermé ?

 

LECHY ELBERNON

 Ils regardent le rideau de la scène,

Et ce qu’il y a derrière quand il est levé.

Et il arrive quelque chose sur la scène comme si c’était vrai.

 

MARTHE

 Mais puisque ce n’est pas vrai ! C’est comme les rêves que l’on fait quand on dort.

 

LECHY ELBERNON

 C’est ainsi qu’ils viennent au théâtre la nuit.

 

 

THOMAS POLLOCK NAGEOIRE

Elle a raison. Et quand ce serait vrai encore ? Qu’est-ce que cela me fait ?

 

LECHY ELBERNON

 Je les regarde, et la salle n’est rien que de la chair vivante et habillée.

Et ils garnissent les murs comme des mouches, jusqu’au plafond.

Et je vois ces centaines de visages blancs.

L’homme s’ennuie, et l’ignorance lui est attachée depuis sa naissance.

Et ne sachant de rien comment cela commence ou finit, c’est pour cela qu’il va au théâtre.

Et il se regarde lui-même, les mains posées sur les genoux. Et il pleure et il rit, et il n’a point envie de s’en aller.

Et je les regarde aussi, et je sais qu’il y a là le caissier qui sait que demain

On vérifiera les livres, et la mère adultère dont l’enfant vient de tomber malade,

Et celui qui vient de voler pour la première fois, et celui qui n’a rien fait de tout le jour.

Et ils regardent et écoutent comme s’ils dormaient.

 

 

MARTHE

L’œil est fait pour voir et l’oreille

Pour entendre la vérité.

 

LECHY ELBERNON

Qu’est-ce que la vérité ? Est-ce qu’elle n’a pas dix-sept enveloppes, comme les oignons ? Qui voit les choses comme elles sont ? L’œil certes voit, l’oreille entend.

Mais l’esprit tout seul connaît. Et c’est pourquoi l’homme veut voir des yeux et connaître des oreilles

Ce qu’il porte dans son esprit, – l’en ayant fait sortir.

Et c’est ainsi que je me montre sur la scène.

 

Extrait de l'Acte I (première version)

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commentaires

obsolescence 22/08/2010 19:37



Ah l'échange! J'avais tellement aimé la pièce lorsque nous l'avons vue ensemble que je n'avais jamais osé la lire ensuite. J'entends encore la diction des comédiens et le vent dans le
cloître. J'aime beaucoup ce billet-madeleine. Bravo pour ce blog, ça donne envie de s'y mettre.



Sara 22/08/2010 20:12



Et oui, quel souvenir !! Je suis vraiment ravie que tu sois venue me lire !! Et merci 



lili 07/08/2010 14:43



c'est vrai que le théâtre doit être aussi lu... Je l'oublie trop souvent mais merci pour ton billet qui donne envie de s'y replonger !



Sara 08/08/2010 09:58



Oui, il faut lire le théêtre !! C'est toujours une expérience magnifique avec Claudel mais il n'y a pas que lui, hein...En ce moment j'ai envie de découvrir des dramaturges que je ne connais pas.
Si tu as des noms qui te viennent à l'esprit Lili, je suis preneuse...



zorane 05/08/2010 14:36



je ne connais pas grand chose sur cet auteur. J'aime bien le théâtre je note



Sara 05/08/2010 14:58



Claudel est un peu méconnu, je pense. Et ce que l'on sait de lui ne donne pas toujours envie de le découvrir. Mais L'Echange vaut vraiment le détour. 



Noukette 05/08/2010 14:23



Tu as raison de dire que le théâtre doit aussi être lu... En ce qui me concerne, ça fait bien longtemps que je n'en ai pas pu justement, je vais y rémédier ! ;)



Sara 05/08/2010 14:36



J'en lis très peu aussi, c'est vrai ! Je pense que Claudel mérite vraiment d'être redécouvert. 



Leiloona 05/08/2010 11:59



De lui, je n'ai lu, c'est vrai, que Le soulier de satin .. j'avais bien aimé, d'ailleurs.


Bon, et puisque j'ai lancé un challenge "tous au théâtre", je ne peux que le noter. ;)



Sara 05/08/2010 14:36



:-) J'ai hâte de savoir ce que tu en penses, Leil.